Le corps est une machine hallucinante

Après avoir été le plus jeune marin à terminer le Vendée Globe, le navigateur se lancera dans un nouveau défi, en novembre prochain, en participant à la mythique Route du Rhum. Entretien.

Alan Roura, la course au large, cela a toujours été un rêve pour vous ?

Oui, gamin déjà, je suivais énormément les courses au large et j’ai vu pas mal d’arrivées de régates. J’ai très vite eu envie d’en faire.

Voilà pour l’envie, mais, concrètement, comment débute-t-on dans le monde de la régate ?

Le début de mon parcours, c’est la mini-Transat. Il faut avoir fait sa mini avant de faire une autre course. À 18 ans, j’ai dit à mon père que je voulais rentrer en Suisse pour me lancer. On a réussi à vendre le bateau sur lequel on vivait depuis seize ans en deux semaines seulement. Alors, on s’est retrouvés avec nos valises sur le ponton et on est rentrés en avion. À cette époque, j’avais déjà un bateau en tête depuis longtemps, une épave en bois, ultralourde, à moitié coulée dans un port en Bretagne, mais c’était lebateau de mes rêves. Deux ans après, en 2013, je prenais le départ de la mini-Transat… Puis, tout s’est enchaîné assez rapidement…

Sauf erreur, avant votre participation au Vendée Globe 2016-2017, vous n’étiez jamais resté autant de temps en mer, et seul qui plus est. Comment vous êtes-vous préparé à vivre plus de cent jours de navigation ?

Je pense qu’on ne peut pas vraiment se préparer à cela. Bien sûr, il faut naviguer seul avant, mais sur de plus courtes périodes, histoire de voir si on est vraiment prêt à le faire ou pas. Au début, il y a cette peur du départ, puis on commence par apprécier la solitude, on prend son rythme et rapidement de petites habitudes; on est un peu comme un ours dans sa grotte. Ce qui est fascinant, c’est de voir à quel point l’homme arrive à s’adapter et à surmonter ses peurs lorsqu’il le faut. La preuve, c’est que lorsque l’on approche de la ligne d’arrivée, tout d’un coup, c’est l’inverse : on a peur que cela se termine, peur de parler à des gens et de revoir du monde. Mais, une fois encore, dès qu’on pose le pied sur le ponton, on oublie toutes ses craintes.

Durant cette épreuve, y a-t-il eu un moment où vous avez vraiment douté ?

Un moment, j’ai vraiment cru que j’allais tout perdre. J’étais en train de couler après avoir touché un objet flottant. L’humain le plus proche de moi était dans l’espace, j’étais en pleurs… Et là je me suis levé, j’avais de l’eau jusqu’aux genoux alors que j’étais dans le bateau, alors je me suis fait chauffer un café. Je me suis posé, j’ai réfléchi. Mon bateau était toujours en train de couler, mais j’ai bu mon café. Puis j’ai lancé ma tasse en me disant que j’avais la solution. Je me suis jeté par-dessus bord avec des vagues monstrueuses et avec un vent énorme, j’ai réussi à réparer le bateau et, une heure après, je terminais de vider mon bateau avec un seau. Je suis vraiment passé par toutes les émotions en peu de temps. Mais encore une fois, l’une des leçons, c’est que le corps humain est vraiment hallucinant. À un moment, tu penses avoir atteint tes limites, celles du bateau… mais non, le corps s’adapte et plus ça allait, plus j’avais l’impression que ces limites, malgré la fatigue, augmentaient.

À 23 ans, vous étiez le plus jeune marin à avoir pris le départ du Vendée Globe et, surtout, à l’avoir terminé. Existe-t-il une recette Roura ?

Je pense que j’ai une manière de naviguer qui est assez « conservatrice ». Et puis, j’ai toujours dit que si je prenais le départ du Vendée Globe, je le finirais. Cela peut paraître très prétentieux, mais je connaissais mon bateau par cœur. Je n’avais pas besoin d’appeler mon équipe technique pour savoir quelle pièce allait où en cas de réparation. Je pense que j’étais le marin qui connaissait le mieux son bateau. C’est peut-être cela… Mais je ne pense pas que l’âge veuille dire quelque chose. Par contre, c’est sûr que l’expérience est impor­tante. Un mec plus âgé, qui a une plus longue expérience qu’un petit jeune qui a le phy­sique, sera plus performant. En ce sens, plus que mon âge, je pense que c’est le fait d’avoir toujours vécu sur un bateau qui m’a beaucoup aidé.

Une manière de naviguer « conservatrice »…

Cela veut dire que je navigue à l’ancienne. Les gens me disent que je suis né trente ans trop tard. Je manœuvre et je réflé­chis comme les anciens ; je ne vais pas perdre de temps à changer quinze fois de voile en deux heures parce que, tout d’un coup, il y a un nœud de vent en plus ou en moins. J’es­saie d’économiser les gestes. En ce sens, je suis plus marin que coureur, mais aujourd’hui je dois aussi apprendre à être compétiteur et faire évoluer ma manière de naviguer.

Justement, votre pro­chaine grosse épreuve sera votre participation à la Route du Rhum, dont le départ aura lieu le 4 novembre prochain… Dans cette optique, comment vous préparez-vous ?

Je suis une préparation phy­sique depuis le début de l’an­née. Deux fois par semaine, je fais du renforcement muscu­laire. Je muscle au maximum mes jambes, pas seulement pour la course, mais notam­ment pour être toujours ca­pable de marcher à la fin de l’épreuve. En mer, on marche peut-être 50 mètres par jour… À la fin du Vendée Globe, j’ai dû réapprendre à marcher comme un gamin. Je pouvais faire le tour de mes cuisses avec mes mains… Et puis, je travaille sur l’endurance aus­si. Je serai sur un bateau sur lequel il faut pouvoir déve­lopper des pics de puissance assez importants pour pouvoir envoyer une voile de 100 kg en quelques secondes.

Et psychologiquement, comment est-ce que l’on se prépare à participer à de telles courses ?

Il faut gravir les échelons pe­tit à petit, ne pas brûler les étapes. Et puis, il faut vraiment aimer cela. Mais pour moi, la navigation est toute ma vie, alors, pour être honnête, je n’ai pas vraiment de préparation psychologique. Je suis simple­ment sur l’eau, comme d’autres sont sur la terre ferme.