Le dernier exploit de Loïc Gasch

Mérite sportif vaudois de l’année 2016, c’est dans l’adversité que le multiple champion suisse de saut en hauteur a appris à puiser sa force.

Considéré comme un dérivé de Louis, le prénom Loïc est composé des deux racines germaniques « Hold » et « Wig », que l’on peut traduire par « gloire » et « combat ». Et si l’histoire ne dit pas si les parents de l’enfant né Gasch, au beau milieu de l’été 1994, étaient conscients de la signification de ce prénom au moment de l’offrir à leur progéniture, 23 ans plus tard, nul doute que le jeune homme qu’il est devenu incarne à lui seul ces deux valeurs.

Où l’on apprend qu’il est plutôt Sotomayor

L’apprentissage de la gloire, Loïc, dont les doigts se tendirent vers la chaleur pour la première fois, alors bébé à Sainte-Croix, le fera très
vite. Trop, peut-être. La faute à Dame Nature, qui, l’adolescence à peine entamée, lui révélera les gènes indispensables dont elle l’avait jadis
doté pour, peu à peu, parvenir à se bâtir un corps à faire pâlir les sculptures de Myron. Ainsi, plus grand, plus fort que bon nombre de ses camarades, le jeune Loïc Gasch, après avoir un temps labouré les pelouses mal nivelées du Nord vaudois et usé quelques planchers de basket, décida de se tourner vers l’athlétisme afin d’assouvir son besoin de pratique sportive. Nous sommes alors en 2010. Une époque où, tout autour du globe, les athlètes en devenir rêvent d’une paire de Puma evoSpeed et troquent leurs posters d’Usher contre d’autres à l’effigie du Jamaïcain Usain Bolt. Mais pas Loïc Gasch qui, lui, n’a d’yeux que pour Javier Sotomayor.

« Pour moi, les choses ont toujours été claires : je voulais faire du saut en hauteur et rien d’autre », martèle celui dont le choix bien arrêté n’a pas manqué de surprendre ses entraîneurs qui tentèrent, dans un premier temps, de lui faire prendre goût au tartan. Un échec qui se traduira pourtant rapidement par de nombreuses victoires pour Loïc Gash, puisque celui-ci ne tardera pas à briller dans la plus élégante des disciplines olympiques, la haute couture de l’athlétisme. Imaginez un peu : moins d’une année après son premier saut, le jeune homme franchissait déjà les 2 m 05, en 2015, il faisait son entrée dans le cercle des 20 meilleurs sauteurs européens âgés de moins de 23 ans et, en 2016, il foulait la piste d’Athletissima. Une ascension fulgurante auréolée de plus de titres nationaux que peuvent en compter les doigts des deux mains et qui, loin de faire naître chez lui un sentiment de suprématie, le conduira à s’imposer une discipline de fer, quitte, parfois, à faire la sourde oreille avec son corps.

Où l’on apprend qu’il ne savait plus quoi faire

« C’est vrai, je n’ai pas été épargné par les blessures », regrette le champion. Entre autres, cette maudite calcification de la rotule qui, associée à la charge que subit le genou d’un sauteur en fin de course, lui vaudra de nombreuses déchirures des tendons. Mais « gloire » et « combat », disions-nous. C’est donc en combattant qu’à chaque fois il abordera la douleur, les doutes, la rééducation et le retour à la compétition. « J’avais un programme à tenir et je voulais m’y tenir, quitte à devoir serrer les dents ». Autant d’allers-retours entre le paradis et l’enfer, entre le succès et les analgésiques, que l’athlète effectuera durant de longs mois, jusqu’à cette énième blessure qui le contraindra au repos, pendant de nombreuses semaines, entre 2016 et 2017. Un nouveau coup du corps et son lot d’interrogations qui, cette fois, auront le don de sérieusement mutiler son moral. « J’étais prêt à tout abandonner, vraiment. Entre la perspective d’une opération sans véritable garantie quant à mon avenir sportif, ces douleurs à répétition, des inconnues au sujet de mon avenir… Je ne savais plus quoi faire. » Alors celui qui, à côté de sa brillante carrière sportive, travaille également, à temps partiel, au sein des Établissements hospitaliers du Nord vaudois comme assistant en analyses et contrôle de gestion prend les devants, repousse encore un peu la tant redoutée décision et et entame des études de droit. Nous sommes alors en juillet dernier et, malgré lui, la perspective d’une fois encore se frotter à une barre lui manque.

Alors, « sans pression », « juste pour le plaisir », le Sainte-Crix décide de participer au championnat suisse à Zurich. Malgré le manque d’entraînement, malgré ce genou qui brûle. Et ce samedi-là, autant dire que jamais il ne l’oubliera. De saut en saut, qu’il effectue avec une course diminuée pour tenter de se préserver, Loïc Gasch ne cesse de s’envoler toujours plus haut. Peu à peu, le public réalise que l’impensable est sur le point de se concrétiser : blessé, l’athlète enchaîne les barres jusqu’à faire tomber son record personnel jusqu’ici plafonné à 2 m 23. L’adrénaline, le plaisir, le courage et la joie feront le reste : Loïc Gasch parvient à franchir les 2 m 26. Stupéfiant ! Depuis quatorze ans, aucun sauteur suisse ne s’était élevé si haut.

Où l’on apprend que c’est plus qu’un record

Dans les jours qui suivirent, de nombreux médias relatèrent l’exploit, mais l’histoire ne dit pas si les lecteurs, au beau milieu de cet été 2017, étaient conscients de la signification de l’événement. Que bien plus qu’une victoire, qu’un record, cette journée fut celle où Loïc Gasch décida qu’il ne pouvait pas renoncer. Que malgré les épreuves, malgré les doutes, il se devait de continuer.  « Mais en écoutant plus mon corps, en arrêtant de me mettre la pression. Bref, en me faisant plaisir avant tout. » Non, l’histoire ne dit hélas pas que ce jour-là, à « Hold » et « Wig », Loïc Gasch ajouta « Weisheit ». La sagesse.

Photographies © Simon Gabioud