La Maison d’Ailleurs expose l’homme 2.0

Le succès de la Maison d’Ailleurs, la ville d’Yverdon-les-Bains le doit à son directeur, en place depuis maintenant six ans. Un homme qui a tous les talents, même celui d’agacer.

« Conférence exceptionnelle de Marc Atallah : Le tour du moi en 80 jours ou comment j’ai sauvé la culture yverdonnoise. » Difficile de deviner comment l’intéressé a réagi quand, début mars, il est tombé sur cette petite annonce, forcément fictive, un brin méchante, publiée dans le Taon, l’un des deux journaux édités à l’occasion des Brandons d’Yverdon-les-Bains. Sans doute a-t-il feint l’indifférence.

Parce que lorsqu’on a le toupet d’être au bénéfice non seulement d’une formation en lettres – avec un mémoire en philosophie et une thèse en littérature –, mais également d’un master de physique théorique, qu’on enseigne à l’Université de Lausanne, qu’on porte un nom aux consonances libanaises et, surtout, que l’on dirige depuis maintenant six ans l’unique musée dédié à la science-fiction, à l’utopie et aux voyages extraordinaires, la critique, aussi acerbe soit-elle, forcément, on a appris à vivre avec.

Où l’on apprend qu’il se soigne

Reste que derrière cette blague de carnaval se cachent certaines réalités. Oui, le surmédiatisé Marc Atallah, l’atypique directeur – tatouages et débardeur – qui en une demi-décennie est parvenu à multiplier, comme d’autres les pains, les visiteurs de la Maison d’Ailleurs, qui a su doper, loin à la ronde, la réputation du musée yverdonnois, en agace certains. Trop d’ego. Trop de place. Trop vite. Trop brillant. Trop d’ambition. Trop de trop. Il le sait. Tout comme il n’ignore pas non plus que très peu, dans ce monde ou dans un autre, et peut-être pas même sa petite famille, « sa fierté » comme il ne cesse de le répéter, réalisent ce qui se cache réellement derrière ce personnage devenu, malgré lui, public. Un jeune homme timide, pas forcément bien dans sa peau, dont les soirées, corollaire d’un père aussi exigeant qu’embourbé dans les certitudes que pouvoir rime avec savoir, que la liberté est uniquement celle de savoir penser, se sont plus souvent déroulées en tête à tête avec un livre de poche qu’accoudé à un comptoir avec une bande de potes. Et que si la méthode semble avoir fonctionné pour ce qui est de façonner un esprit hors norme, l’homme, quasi-mutant, n’est jamais parvenu à totalement se défaire de ses fêlures. « Je suis quelqu’un de peu sûr, un vrai angoissé », ose à peine admettre celui que d’aucuns, c’est un comble, qualifient d’imbu de lui-même. « Mais je me soigne ! » Le remède, dont il est impossible de juger de la qualité sans tomber dans l’une de ces foireuses théories de comptoir ? Le travail. Mais pour ce qu’il est possiblement capable d’offrir en termes de reconnaissance, de satisfaction partagée. Quitte parfois à se perdre, quitte parfois à faire mal.

Où l’on apprend qu’il est un produit

« La reconnaissance de ce qui est fait à la Maison d’Ailleurs est quelque chose de très important pour moi. Alors, oui, la conséquence est que je suis très exigeant avec mon équipe,mais je le suis aussi avec moi-même. Mais c’est comme ça, je suis quelqu’un de très investi. Parfois trop, comme j’ai pu, par exemple, le faire avec les médias. J’ai accepté toutes les sollicitations parce que je pensais que c’était important pour le musée, pour sa visibilité. Le risque est que je suis, peu à peu, devenu une sorte de produit. Aujourd’hui, certains appellent Marc Atallah non plus pour son discours, mais parce que c’est Marc Atallah. C’est parfois frustrant. D’autant plus quand certains disent que je cours après la médiatisation. » Comme quoi, la vérité n’est pas toujours là où l’on pense.

Quant à savoir si Marc Atallah, un être plus fragile qu’il ne le laisse paraître, a sauvé, à lui seul, la culture yverdonnoise, la réponse est évidemment non. En dehors de quelques soirées arrosées où l’ego fait alors subitement ressentir son besoin d’être caressé, il ne l’a jamais prétendu et n’en a, sans doute, jamais réellement eu l’ambition. Mais le fait qu’il a, malgré ses méthodes, largement contribué à faire rayonner la ville d’Yverdon-les-Bains au cours des dernières années est incontestable. Il n’est pas le seul, bien sûr. Mais la proportion, la profondeur de son sillon risque d’en surprendre plus d’un, le jour où ce dernier, hélas, décidera d’aller voir… ailleurs.

 

Les Établissements hospitaliers du Nord vaudois sont partenaire de la dernière exposition de la Maison d’Ailleurs

Baptisée « Corps-concept », cette dernière aborde la question du transhumanisme : un mot qui nous est encore peu familier, même s’il apparaît de plus en plus fréquemment dans les médias. Il regroupe pourtant un ensemble de pratiques déjà présentes dans notre quotidien et qui se généraliseront sans nul doute au cours des prochaines décennies. Ces pratiques relèvent d’une idéologie complexe – celle de l’humain augmenté –, qui vise, par l’intermédiaire d’interventions technologiques, à dépasser les limitations propres à la nature humaine et à « fabriquer » notre destin utopique : le posthumain. Par le biais des oeuvres artistiques de Beb-deum (F), de Matthieu Gafsou (CH), de Jean-Pierre Kaiser (CH) et des étudiants de l’Écal (CH), « Corps-concept » a pour objectif de réfléchir à la conception du corps sous-entendue par le transhumanisme, de pointer les paradoxes de cet idéal de perfectibilité et de contribuer au débat public en vous invitant à vous situer de manière nuancée face à cette utopie contemporaine.

À découvrir à La Maison d’Ailleurs, jusqu’au 19 novembre 2017.